Intelligence artificielle : bientôt, votre banquier sera un robot …

Par Sébastien LAYE, entrepreneur et économiste

Derrière cette question volontairement provocatrice, il convient de se poser la question de l’impact de l’intelligence artificielle, ou plus modestement de l’automatisation et des algorithmes, sur le secteur bancaire et financier.

Pour qui s’intéresse aux prévisions de certains cabinets de conseils spécialisés sur le sujet, comme Autonomous Next, il est estimé que près de 447 milliards de dollars pourraient être économisés par ce secteur à l’horizon 2023 du fait des innovations provenant de l’AI . Au-delà de ces prévisions toujours grandiloquentes, la composition de ces économies doit nous appeler, puisqu’elle concerne à 90% le front et le middle office : à savoir la gestion du risque et de la fraude (217 milliards) et surtout en front office, la relation client (199 milliards) à savoir la gestion des comptes, le conseil personnalisé ou la biométrie en agences.

On peut s’étonner au premier abord d’un tel impact sur les agences, ce que l’industrie appelle le retail banking, là ou on serait tenté de penser que la relation humaine est primordiale : mais en réalité,certaines générations de clients, comme celle des millenials ; y attache moins d’importance. Le reste de l’impact annoncé par Autonomous Next concerne le domaine du crédit et de l’octroi des prêts : on constate ici une bifurcation du marché, avec d’un côté les prêts les plus simples (consommation, crédit) massivement automatisés avec la pression de nouveaux acteurs (fintech, opérateurs sur smartphones) alors que la production de prêts plus importants (immobiliers, prêts aux entreprises) requièrent encore – pour combien de temps ? – une interaction humaine et un jugement de la part de l’officier de crédit sur la qualité de l’emprunteur. On notera que cette dernière démarche – la sacro sainte analyse créditest déjà automatisée en interne dans de nombreuses banques ou fonds d’investissements, du moins s’agissant de la collecte de données et de la production de ratios financiers : en dégageant les analystes de ces tâches rébarbatives, les institutions financières leur accordent ainsi plus de temps pour l’interprétation des résultats et l’instruction des dossiers.

Cette question de l’analyse crédit (partiellement affectée par l’AI mais nous l’avons vu dans une moindre mesure que la relation client du front office ou tout le travail de vérifications du middle office) nous amène naturellement à celle de l’analyse financière et de la gestion d’actifs au sens large : alors que fleurissent à Wall Street les robot traders, les hedge funds spécialisés sur la gestion quantitative (plus ou moins en auto-pilotes à partir d’un algorithme écrit par le gérant), peut-on imaginer la fin de l’investisseur, du Warren Buffett sélectionnant des valeurs, du banquier privé gérant votre argent ?

Watson plutôt que Warren ? Ici force est de constater que si un marché des robo advisors s’est imposé aux Etats Unis sur les produits à faible valeur ajoutée (indiciels ; ETFs) la révolution est plutôt lente : diverses plateformes ont trouvé leur place sur le marché, comme Betterment aux USA avec 16 milliards sous gestion, ou en France les Yomoni,WeSave , Nalo…mais le marché reste confidentiel par rapport aux énormes masses de la gestion d’actifs : surtout plus que de nouveaux acteurs fintechs, on voit ici les géants traditionnels développer une offre à destination de nouvelles générations. La banque privée au sens classique du terme, pour des patrimoines de plus d’un million, n’a pas du tout été affectée par cette révolution, tant elle repose sur i) l’intuitu personae la relation humaine directe ii) le caractère ad hoc des recommandations, pour l’instant peu traité par les robo advisors. Ces derniers se contentent souvent, sur la base de questionnaires, d’allouer l’argent à des ETFs, ce que n’importe quel épargnant précautionneux et avisé peut faire directement chez un courtier. Frais bas certes (c’est la proposition de valeur de ces nouveaux acteurs) mais service très basique également, telle semble être le modèle d’affaires de ces nouveaux acteurs.

Alors que le secteur bancaire et financier affronte sa seconde crise systémique en douze ans (les banques ne s’étant jamais vraiment complètement remises du désastre de 2008) la problématique de l’IA dans ce secteur, si elle fait saliver ses dirigeants (économies, efficacité, nouveaux marchés), pose la question de l’emploi : certes de manière moins immédiate que dans l’industrie avec l’automatisation, mais certains Cassandre prévoient ici un écroulement des effectifs bancaires.

Sans préjuger des volumes d’emplois qui seront perdus- ou gagnés- du fait de cette disruption technologique – on peut tenter de cerner les contours des professions menacées et de celles d’avenir.

De manière générale, sans craindre ici les lapalissades habituelles dans le débat public, on peut dire que les emplois à forte valeur ajoutée seront préservés : mais ce ne sont pas forcément ceux que l’on aurait pu envisager au premier abord et cela ne veut pas dire non plus que certains emplois très simples en agences vont disparaître : une banque ou une institution financière doit bien faire face à sa clientèle et vendre des produits. Ainsi, la banque du futur aura toujours autant de commerciaux, vendeurs et chargés de clientèle. Ses banquiers privés, avec l’explosion de l’épargne et des nouvelles fortunes, seront toujours demandés, ainsi que ceux de ses gérants d’actifs capables de générer une vraie « surperformance » (le fameux alpha par opposition au simple bêta des marchés) et de se démarquer des méandres de la gestion indicielle. Les banquiers d’affaires et conseil ont probablement encore de beaux jours devant eux avant qu’une intelligence artificielle ne se mêle de mariages d’entreprises. Les métiers les plus menacés sont ceux du middle office, de la vérification, du contrôle des risques, de la gestion des comptes et des opérations, l’exécution notamment dans la chaîne comptable, ainsi que les segments les plus standardisés du processus de crédit. L’irruption des fintechs nous donnent une assez bonne idée des segments de l’industrie les plus menacés, car les entrepreneurs qui lancent ces nouvelles sociétés s’attaquent bien sur aux pans les plus faibles et les plus automatisables de l’industrie bancaire et financière.

On dit souvent que la finance c’est de la donnée (data) et du jugement : or la donnée devient aisément du code, ce qui montre bien l’avenir essentiellement numérique d’une partie de cette industrie ; l’autre moitié, celle fondée sur le jugement, a encore de beaux jours devant elle, dégagée des aspects les plus bureaucratiques de la finance : contrairement à ce que dit l’adage, le bon sens est peut-être la chose la moins partagée au monde !